• Chapitre 8 - C'était une longue histoire

    Le 8 septembre 4726 – trois heures et sept minutes.

    Erwann arriva dans la cuisine sur la pointe des pieds, en s'éclairant avec sa lampe de poche. Il mit immédiatement sa main devant le faisceau lumineux en apercevant la silhouette assise sur une chaise, et étouffa un juron entre ses dents serrés. Qui pouvait bien dormir dans la cuisine ?!

    Probablement quelqu'un qui était resté tard à parler avec Alpha et s'était endormi. Il sortit un verre du placard en tenant sa lampe de poche contre lui de façon à ce que le rayon n'éclaire que l'intérieur du meuble. Il ne referma pas la porte dans un souci de discrétion et saisit la bouteille d'eau sur le plan de travail, remplit son verre le plus doucement possible et reposa la bouteille en plastique dans un minuscule bruit qui lui fit serrer les dents et plisser les yeux.

    Il but le plus doucement possible et alla déposer son verre dans l'évier sans faire de bruit. Content de son silence, il leva les poings à hauteur de sa tête, coudes fléchis et ferma les yeux dans un geste victorieux et se trémoussa quelques secondes, savourant sa discrétion comme si elle était la victoire qui allait mettre fin à la guerre.

    Un immense éclat de rire déchira le silence et la lumière s'alluma. C'était Alpha, qui ne dormait jamais, qui s'était installé dans la cuisine pour réfléchir et avait suivi de près toute la pantomime stupide qu'Erwann avait fait pour ne pas faire de bruit. Le robot, un verre d'eau à la main, projeta son contenu sur son ami, riant à gorge déployée.

    « -Saloperie ! Mais pourquoi ?

    -C'était marrant. J'ai filmé en plus. Je le montrerai à Annah demain.

    -Non mais, pourquoi le verre d'eau ? Je sais bien que j'avais l'air d'un ahuri.

    -Ça te rafraîchira après ta nuit agitée, répliqua Alpha d'un air vicieux.

    -De quoi tu parles ?

    -Tu sais, je suis fier de toi. Non mais plus sérieusement, vous auriez pu être plus discrets, quand même. Y'en a qui ne dorment pas ici, et qui sont frustrés par un vide à un certain endroit (la main à hauteur de son épaule, il pointa le bas de son index, tous les autres doigts repliés).

    -C'est pas ce que tu crois, vieille andouille... Elle a piqué une crise de nerfs, elle a pleuré pendant super longtemps et la preuve c'est qu'elle vient de s'endormir... (Erwann, less bras croisés, prit un air bougon) de toutes façons, je mourrai vierge. C'est mon signe astrologique.

    -Et ton torse a du constituer un oreiller confortable. Tu es trempé, mon pauvre vieux.
    -Mais c'est toi qui m'a lancé cette foutue flotte à la tronche...

    -C'est pas faux... mais moi je suis responsable que de celle qui a trempé ton pantalon de pyjama. Pendant qu'on en parle d'ailleurs, je ne sais pas qui l'a choisi mais tu devrais peut-être l'informer de ton âge exact, genre, la dizaine en plus des six unités. Je crois qu'on t'a pris un pyjama pour bébé... Enfin tu devrais t'estimer heureux que ce ne soit pas une grenouillère. »

    Erwann baissa les yeux sur son pantalon de pyjama bleu clair à nounours. Et capta que cette immense tache qui s'étalait de l'élastique à mi-cuisses, c'était l'eau que lui avait lancé Alpha. Le pantalon le collait d'ailleurs d'une façon gênante.

    « -Je jure que tu vas me payer ça... Pas tout de suite mais un autre jour. Espèce d'ignoble petit foireux.

    -Bon, plus sérieusement, lui répliqua Alpha d'une voix soucieuse, pourquoi elle pleure ta copine ?

    -Tu sais, elle et moi on fait partie de la prochaine sortie...

    -Bah, moi aussi. Et moi, personne me chiale dessus pour autant ! Donc, et alors ?

    -Espèce de gros malin, tu crains peut-être pas les balles mais nous si. Elle a peur qu'il nous arrive quelque chose.

    -Deux choses : une, je suis le gilet pare-balles d'un peu tout le monde donc bon, et deux, il pourrait arriver bien pire que de se prendre une balle (il réfléchit quelques secondes) mais ça, va pas lui répéter, sinon elle va péter une durite, mais d'une force...

    -Et s'il y a une averse ?

    -Il pleut en décembre. Au pire, le combo bottes en caoutchouc+parka fera l'affaire le temps de rentrer me mettre au sec.

    -Bon... Je remonte, je dois faire convenablement mon travail d'oreiller si je veux être payé en fin de mois.

    -Ah parce que vous faites ça qu'une fois par moi ? Ben, tu m'étonnes qu'elle pleure... Tu dois être horrible sur ce terrain-là, non ?

    -Non mais ça te regarde pas !

    -AAAAAAAAAAAAAAAAHHHH J'AI RAISON ALORS !, hurla Alpha d'un air triomphant.

    -Mais arrête de gueuler comme ça, espèce de petit... » siffla Erwann en tendant les bras vers le robot, une grimace furieuse sur la figure et jetant un œil vers la porte, mais s'interrompit.

    Alpha ne sut jamais exactement ce qu'il était. La fine silhouette d'Annah se découpait dans l'encadrement, se frottant les yeux d'un poing et l'autre main en visière pour se protéger de la lumière.

    « -Erwann, demanda-t-elle, t'es là ? (puis elle vit Alpha, mort de rire, les bras levés pour se protéger de l'adolescent) Oh, je dérange peut-être...

    -Non, du tout, répondit son copain en se redressant, d'ailleurs, je dois te présenter l'être le plus raffiné...

    -Cool, je suis raffiné. Merci très cher, c'est un insigne honneur ; répliqua l'intéressé.

    -... mais aussi, termina Erwann, le plus énervant de tous les temps. Je l'aime bien quand même mais des fois il est... »

    Sa mâchoire se décrocha quasi-littéralement : Alpha venait de poser un genou en terre devant Annah et lui fit un baisemain. Sans libérer ses doigts, le robot déclama d'une voix pompeuse :

    « -Alpha, pour vous servir, gente damoiselle. Je peux vous assurer qu'aucun projectile constitué de métal ne vous atteindra, ni vous, ni l'autre là, derrière...

    -Hey oh ! (Erwann venait de recouvrer la parole) Non mais tu t'es regardé ?!

    -... ouais, enfin du moins tant que je serai présent et en état de fonctionnement. Et ce juste pour vos beaux yeux.

    -Mais... (Erwann encore, les yeux exorbités fixés sur Annah sur le visage de laquelle se dessinait un pâle sourire) je t'y prends à draguer ma copine, toi !

    -Mais nan, répondit Alpha en se relevant d'un geste souple, tu sais bien que je suis pas outillé pour ça et...

    -Bref, le coupa Erwann, lui c'est Alpha.

    -Quel cuistre je fais ! s'exclama ce dernier d'un air théâtral surfait en se frappant le front. Tu me vois fort marri d'avoir jeté aux oubliettes comme un vieux puant la plus élémentaire des politesses : je suis un robot, doté d'un humour outrecuidant et d'un caractère de chiotte. Et accessoirement le nom d'une lettre grecque.

    --Dites, intervint Annah, vous allez me la refaire à chaque fois cette scène ?

    -Voilà. Je vous laisse entre humains, j'ai une douche à prendre (il esquissa un geste vers le robinet).

    -Mais, je croyais que l'eau... objecta Annah en fronçant les sourcils.

    -Oui, c'est le cas. C'était une blague. Je me déconnecte trente secondes... c'est une histoire de tri de données. (se tournant vers Erwann) Préviens moi quand tu as besoin de moi. »

    Alpha s'assit dans un coin vide de la pièce et remonta ses genoux contre sa poitrine. Il rejeta sa tête en arrière et les écrans démesurés de ses yeux, devant les caméras, s'opacifièrent et s'assombrirent, prenant une teinte mate digne d'un papillon de nuit. Ses épaules bougeaient comme sous l'effet d'une respiration très mesurée.

    « -Erwann...

    -Oui ?

    -Tu crois que ce qu'on dit c'est vrai ?

    -Que les robots seraient faits à partir d'humains ? Quand j'ai détruit la Faux, j'aurais mis ma main à couper que non. Mais en voyant Alpha... non mais regarde-moi ça. On dirait qu'il respire. Ça me paraît moins dingue que les robots soient en réalité des cyborgs... Leurs corps ont juste été améliorés physiquement. Regarde les articulations d'Alpha. Ce ne sont pas du tout les mêmes que celle des premiers robots soldats -ils ressemblaient plus à des araignées et étaient plus efficaces sur le terrain. Mais à mesure qu'ils s'abîmaient, que le métal rouillait et que leur programmes devenaient obsolètes et insuffisants, des robots humanoïdes les ont remplacés, qui étaient bien moins forts et bien plus fragiles. Alors pourquoi ? La matière première se raréfiait... alors ils ont utilisé des humains, dans une logique d'amélioration du rendement. Une araignée perdue représente une tonne et demie de matériaux, données et armes en moins. Un cyborg perdu... bah ils s'en foutent. Donc oui, ça me paraît moins dingue. Et d'ailleurs cette histoire d'eau c'est de la merde. Je l'ai compris en voyant Alpha courir en marchant comme toi et moi dans des flaques qui auraient dû le faire disjoncter. Et le premier jour où il était là, le sol était couvert de boue. Ça ne l'a pas empêché de s'asseoir dedans pour jouer avec les enfants...

    -Tu crois qu'on doit lui dire ?

    -Euh, occupe-t'en, hein. Il va déprimer et... oh, attends, mieux. »

    Il saisit la bouteille d'eau qu'il n'avait pas rebouchée et... la renversa sur la tête d'Alpha. Qui sursauta et se mit à crier tandis que ses écrans redevenaient brillants :

    « -MAIS PUTAIN MEC QU'EST-CE QUE TU FOUS ?! Oh attends... c'est de l'eau ?!

    -Nan, ironisa son ami, c'est de l'acide nitrique. Sûr, que c'est de l'eau !

    -Mais... qu'est-ce que...

    -Bon, se lança Annah. Erwann ne veut pas te le dire, mais en fait nous pensons que tous les robots sont des humains amnésiques dont les corps ont été améliorés physiquement avec de la biomécanique. C'est pour ça que vos programmes sont aussi développés. En fait, ce n'est pas un programme, c'est un vrai cerveau humain. Si on enlève les plaques, je suis certaine qu'il y a de la peau en dessous.

    -Vérifiez sur quelqu'un d'autre, je suis déjà assez choqué comme ça pour ce soir, moi. C'est comme si... »

    Il ne finit pas sa phrase. Cette nuit-là semble dédiée aux phrases non finies, pensa Erwann.

    « -Faire tomber un robot dans les vapes, fait. On va mettre une croix sur le calendrier, annonça-t-il d'un air très sérieux.

    -Tu sais bien... que c'est pas un robot, lui reprocha Annah.

    -Ouais... je me demande qui c'était, avant.

    -Qui c'est. L'amnésie, ça se soigne. On apprend ça en cours de biomed'. T'aurais dû y aller, c'était vachement intéressant.

    -Mais rappelle-toi, on s'était mis en cheville : tu m'apprenais la médecine et moi je t'apprenais l'informatique...

    -Ouaip, résultat, on l'a jamais fait. C'est le moment de s'y mettre, non ?

    -Comment te dire..., hésita Erwann, haha, tu vas rire... j'ai pas gardé mes cours.

    -Moi non plus. »

    Bras dessus, bras dessous, ils se dirigèrent vers la bibliothèque en se promettant de prendre du temps pour s'expliquer ce qu'ils avaient appris dans leurs cours respectifs.


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