• Je suis libre?

    Si j'étais libre, je sais ce que je ferais. J'apprendrais ce que je veux sur le terrain avec quelqu'un qui connaîtrait le métier que je veux faire et qui pourrait me l'apprendre au jour le jour et de façon efficace. J'aurais commencé à le faire bien plus tôt...

    On m'appellerait quand on aurait besoin de moi et le reste du temps je ferais un peu ce que je veux et pas ce que je dois. Et d'ailleurs, je le dois au nom de quoi?

    Au nom d'une société qui me bouffe, qui me fait perdre du temps, qui écrase l'individu sous sa masse en lui faisant croire qu'il est seul, seul, seul. On vit sur des miettes alors que des gens s'enrichissent sur notre dos et personne leur dit rien, mais on est contents parce qu'on se dit qu'ailleurs des gens meurent de faim. Ils meurent de faim parce qu'on les empêche de chasser, de chercher leur propre nourriture.

    Je fais ce que je dois parce que je crois que je suis seule tout en sachant que je ne le suis pas. Si j'étais libre je partirais d'ici. Mais je ne suis pas libre. Tout un tas de trucs me retiennent.

    Dans dix ans j'aurai fini mes études, dans dix ans ce sera l'heure pour moi de me trouver un débouché pour faire mon boulot. Quelle bonne blague. Dans dix ans je serai coincée dans un bureau toute la journée à recevoir des dépressifs qui se plaignent de tout un tas de symptômes causés par l'ennui. Comme je pourrai pas leur dire "vous déprimez, allez voir un psy, prenez deux ans de vacances loin de ce monde de merde" je leur filerai des placebos.

    Je veux pas vivre là-dedans. On calcule pile ce qu'il faut qu'on nous donne pour qu'on fasse pas la révolution et on nous donne pas un picaillon de plus. Et le pire c'est qu'on est contents.

    Je sais rien faire. Si la société actuelle s'effondre je suis absolument inutile, je sais rien faire du tout. Si notre petit monde en vase clos s'effondre qu'est-ce qu'on fait?

    Si j'étais vraiment libre je sais ce que je ferai. Je prendrais un sac à dos avec une bouteille d'eau et un sandwich, un bon bouquin et je me barrerais d'ici. J'irais vivre dans les bois et personne me ferait chier. Alors qu'est-ce que j'attends? Pour l'instant c'est fragile, mais je pourrais le faire si j'avais la volonté, si la société ne m'avait pas isolée et roulée dessus avec un rouleau compresseur pour me faire rentrer dans un moule qui convient à une poignée de gens. Mais je suis seule et j'aurais pas la force de partir seule maintenant. Et dans dix ans ce sera les factures et on me cherchera si je m'enfuis.

    Si je dis que je veux pas revenir on me forcera. Le monde est comme ça. Va au boulot, paie tes factures, sois gouverné par des cons, élève bien tes gosses regarde on te file trois kopecks pour les fournitures pour l'école obligatoire. Dix ans à me polir le cul sur des bancs de classe et pourquoi? J'arrive au lycée, pour m'entendre dire que presque tout ce que j'avais fait au collège me sert à rien maintenant et que je peux l'oublier, et l'année prochaine une immense partie de ce que j'ai fait au lycée je peux maintenant commencer à l'oublier.

    Va t'inscrire à un exam' qui évalue (mal) les connaissances (inutiles) que t'a mal inculqué un système scolaire (pourri) dans lequel tu es une suite de chiffres. Tu n'es pas une personne. Tu n'es plus une personne. Tu n'as plus un moment à toi, on te bouffe ton temps et quand est-ce que tu as senti pour la dernière fois une bouffée de vent frais dans tes cheveux? Quand est-ce que tu as couru pieds nus dans la boue pour la dernière fois en criant? Quand est-ce que tu es arrivé derrière un ami pour le chatouiller avec un air psychopathe? Quand? Quand est-ce que la dernière fois tu as pris le temps d'un de ces petits moments de bonheur?

    Le vent est tombé mais j'ai la tête claire. Mais j'ai peur parce que si je pars qui me suivra? Qui?

    J'ai vécu. Mais une bonne partie de ma vie c'est que des notes, écrites en rouge sur des papiers bons à jeter au recyclable. Si je devais garder seulement les souvenirs importants je peux direct oublier quasiment tout le contenu de mes cours, oublier tous ces moments passés le cul sur une chaise à m'emmerder sur des trucs dont je ne connais même pas l'utilité, dont on m'a dit "fais-le et c'est tout, t'auras une bonne note et tu pourras faire tout ce que tu veux". Jeter dans l'oubli tous ces trucs qui servent à rien à commencer par le vouvoiement de politesse.

    Je garde les moments passés avec des gens importants. Je peux jeter les disputes et les rancoeurs et la haine.

    Je jette les effets de mode l'esthétique, les conventions et cette série de convenances débiles qui changent dès que tu fais cent kilomètres et qu'on appelle les "bonnes manières".

    Non j'ai pas été élevée dans un égout. Mais j'élèverai mes gosses dans une bibliothèque.

    Les mots on peut leur faire dire tout ce qu'on veut. Moi j'arrive à exprimer n'importe quoi, tout, tout, tout. Ou presque. La seule chose que le monde m'a dit "non stop ça ça reste à l'intérieur" c'est les trucs vraiment importants. Les sentiments. Ce que je suis et que je ressens.

    Mais là j'en ai marre alors ça sort. Je suis en train de défoncer mon clavier, tout ça parce que je cherche une poussière de ce qui compose le mot "liberté" dans notre monde. J'en vois pas.

    Démocratie vous avez dit. Ouh la bonne blague. Si c'était une vraie démocratie on tirerait au sort et basta. Pendant un mois le type qui décide de la loi avec un millier d'autres c'est ton boucher, le mois suivant c'est ton médecin, le mois suivant c'est un directeur d'une entreprise de cosmétiques, tout ça au milieu d'un tas de bouchers, d'agriculteurs, d'instits et de profs, de directeurs d'entreprises... Là on a un seul type qui représente toute la France. En mode les 65 millions de français c'est tous des Hollande avec cette tronche de flambi et ces "gnéhé".

    Vous faites ce que vous voulez.

    Mais moi si dans dix ans ça n'a pas changé -et en toute logique ça n'aura pas changé- je trouve un type qui me suit dans mon truc, un coin tranquille avec de la Wifi et où personne viendra nous chercher et on se barre d'ici. Basta.

    Vous allez me dire que je délire, que c'est des rêves de gosse et que dans dix ans j'aurai oublié. Mais je sais que non. Dans dix ans j'aurai pas oublié. Je suis plus une gamine et pourtant pas encore vraiment une adulte, je suis quoi? De toutes les façons à part une poignée de gens que j'aime et pour qui je compte un petit peu (et c'est déjà beaucoup), les rêves c'est tout ce qu'il me reste.

    Je suis libre? Ah bon? Vraiment?

    Alors expliquez-moi pourquoi si je décide de fuir ce monde de mabouls, la société va revenir me chercher par la peau du cul, ma disparition sera médiatisée et en fin de compte on m'empêchera de partir aussi sûrement que si j'étais collée à ma chaise avec de la glu.

    J'attends. Expliquez-moi pourquoi.

    Je suis libre?

    Alors voilà: pourquoi au fond je peux pas réellement me poser dans un coin en étant sûre qu'il y a réellement pas un putain de truc je sais même pas ce que c'est en train de m'espionner?

    Je suis libre?

    Non. Mais la société me donne juste assez de kopecks pour que je fasse pas chier alors voilà comme je suis un bon petit mouton je fais pas chier. C'est que des mots tout ça. Je vais pas provoquer la révolution avec cet article. Je le sais bien.

    Mais si je me barre, qui fera la mini-révolution avec moi? On se pose dans un coin, on fait chier personne. On se bat pas. On se bat plus. On vit, juste. On revit. On élève nos gosses. Et on regarde le monde s'écrouler de loin...

    C'est pas possible, j'aurais trop envie de l'aider, le monde. Et j'ai aussi un peu moins d'une dizaine de personnes que je veux pas laisser derrière moi quand je partirai réaliser mon rêve. Ces gens ont aussi quelques personnes qu'ils ne voudront pas laisser derrière eux... et ainsi de suite. Mettons qu'on se limite à une centaine de personnes... comment on fait?

    Deux personnes je dis pas, dix à la rigueur. Mais cent? Même mille? Comment on fait? Comment on fera? Les gens ont besoin d'être guidés... Et puis une colonne de mille clampins ça se remarque.

    Et de toutes façons on ira où? Je crois bien que mon rêve est une chimère. Mais je perdrai jamais espoir. Peut-être quand j'aurai quatre-vingts ans, mes petits-enfants viendront me chercher pour me dire "c'est bon mamie, viens voir, tu vas pouvoir vieillir tranquillement: on a réalisé ton rêve". Et je serai déçue parce que je me rendrai compte que je n'aurai jamais réalisé moi-même ce que je voulais.

    C'est pour ça: pendant qu'il est pas trop tard, je pose cette question, réellement: si je pars, qui viendra avec moi?


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