• Prologue: Tache de lumière...

    Matinée du sept juillet 4725. Sept heures quarante-sept.

    Le jeune garçon avait au maximum quinze ans. Il fixait le sol sous lui, prostré dans les branches d'un arbre ; les yeux écarquillés et la respiration sifflante, des gouttes de sueur coulant sur son front, y collant des mèches brunes et bouclées. Il avait eu chaud, mais c'était à présent passé. Il respira plus calmement, se détendit, étira ses bras et ses épaules douloureux en penchant la tête sur le côté, lâchant un grognement sourd. Il était à califourchon sur l'épaisse branche qu'il serrait fermement entre ses cuisses. Il sourit, secoua la tête, et soudain se figea...

    Il avait entendu un craquement dans le fourré où il avait trouvé refuge à leur passage. En mission d'espionnage et de reconnaissance, tout seul, il s'en était plutôt mieux sorti que tous ceux qui étaient parti à deux jusqu'à présent... jusqu'à ce qu'il se fasse bêtement repérer par un drone de surveillance.

    Ce avant quoi il avait brillamment rempli sa mission : en poste à côté de la porte de l'est durant deux semaines, il avait noté les heures de ronde des gardes, les intervalles de sortie des patrouilles, et avait recueilli de nombreuses autres informations précieuses pour son camp. Il avait décidé d'avancer la suite parce qu'il avait entendu qu'un nouveau soldat venait d'être terminé et que les premiers individus étaient en circulation, plus performants, plus calculateurs, plus intelligents, plus proche de la façon de penser des humains, bref, les nouveaux en question étaient incroyablement dangereux : le garçon devait absolument terminer ce qu'il avait à faire avant que leurs extraordinaires compétences soient mis à profit lors des patrouilles.

    Suite à quoi il avait tenté une entrée, mais sans tenir compte de la force aérienne de l'ennemi : les drones... Celui qui l'avait « vu » s'était positionné au-dessus de lui, le suivant partout, larguant une longue traînée de fumée jaune vif dans son sillage, genre jaune canari, le genre inratable (sauf pour un aveugle, et encore) -et qui schlinguait le souffre en plus ! Bref, une horreur qui glougloutait en montant dans l'atmosphère comme un signal clair pour tous : espion ennemi !

    Il ne se serait pas fait mieux avoir qu'en s'amusant à souffler dans un cor de guerre depuis le haut d'une colline dégagée, et avec le Soleil dans le dos c'est encore mieux.

    Il avait eu un mal fou à se débarrasser du gêneur à cause de sa coque étanche, finalement, il avait réussi à faire entrer de l'eau à l'intérieur du mécanisme, qui s'était mis à fumer de toutes les couleurs avant de s'écraser, lui faisant gagner un temps précieux que le garçon avait largement mis à profit.

    Il avait couru longuement dans la forêt inextricable, empruntant des sentiers improbables et remontant même un cours d'eau comme un saumon, rusant et revenant sur ses pas en une profusion de boucles et de lacets -jusqu'à trouver l'arbre salvateur, un véritable bosquet d'où fusaient une quinzaine de troncs et de nombreuses branches facilitant l'escalade. Il avait stoppé l'ascension, hors d'haleine, à une demie-douzaine de mètres du sol. Il avait jusqu'alors plutôt bien réussi à leur échapper.

    N'entendant rien de nouveau qu'un silence absolu, il articula silencieusement d'abominables bordées de jurons à l'intention de la pauvre petite bestiole soit totalement suicidaire, soit complètement dénuée d'instinct de survie -au choix- qui avait eu la bonne idée d'aller faire craquer des brindilles juste après leur passage.

    Parce qu'ils l'avaient quand même rattrapé, quand même suivi dans toutes les sentes à gibier qu'il avait empruntées, ils avaient déjoué patiemment toutes ses ruses pour finalement passer bêtement devant sa cachette -à moins qu'une patrouille n'ait été envoyée dans le secteur complètement par hasard, ça, il ne saurait pas le dire...

    Mais il savait que lors de leurs patrouilles, surtout celles où ils cherchaient les espions, ils revenaient sur leur pas dès le moindre bruit dans leur dos.

    Perché sur la branche plus épaisse que lui qui, il l'espérait, le masquerait un tant soit peu aux capteurs de luminosité, il se ramassa, joignit les mains en croisant les doigts sous son menton et se remit à fixer le sol, appuyé sur ses coudes, serrant les dents et invoquant tous les dieux qu'il connaissait dans une prière silencieuse qu'ils soient assez loin pour ne pas avoir entendu cet imbécile d'animal tranquillement parti chercher sa pitance du jour après le passage de la mort, complètement innocent et ignorant totalement la présence de l'humain dans les branches au-dessus de lui.

    Mais les dieux sus-cités le boudaient manifestement très fort, voire lui en voulaient carrément : le bruit se rapprocha lentement, presque imperceptible, adoptant la tonalité douce émise par leurs pas, ce son caractéristique, une sorte de glissement plus qu'un bruit de pas, si léger qu'une oreille non expérimentée pouvait croire que le vent fait bruisser les feuilles alors que la mort blanche arrivait, si proche, si proche...

    Il cessa de respirer, bloquant son torse, les mains crispées sur l'écorce. Il guettait le sol, une espèce de frayeur moite lui montant dans la poitrine. Une goutte de transpiration se forma sur son front, qu'il essuya d'un geste rapide et saccadé, mais silencieux avant de laisser sa main en suspens au dessus du bois-parce que le bruit de la plus infime goutte tombant bêtement sur le bois, il le savait, eux le percevraient, tout comme le chuintement inaudible de sa peau reposée contre l'écorce, glissante et moite.

    Les battements de son cœur résonnaient dans tout son crâne comme un funeste glas, le cœur en question battait si fort contre ses côtes qu'on aurait cru qu'il voulait les briser. Le garçon était bloqué, s'efforçait de ne pas bouger, de ne pas se remettre à respirer, il savait qu'il suffisait qu'il prenne une simple goulée d'air pour signer son arrêt de mort. Ses épaules se tendaient dans l'attente de ce qui allait forcément arriver, tous ses muscles se contractaient comme s'ils sentaient qu'ils ne pourraient bientôt plus jamais le faire.

    Que cette saloperie d'animal aille rejoindre les Enfers, qu'est-ce qu'il avait bien pu faire pour mériter ça ! Il y réfléchissait à toute vitesse, ok, voler des pommes ce n'était pas bien, mais pisser contre un arbre, ça pouvait valoir la mort ou pas ? Et sauver une sœur en tuant un des leurs ? C'était mal ou pas ? Et puis aussi, sortir du village, ça ça devait être mal mais il l'avait fait plein de fois... Puis rapporter des informations à son camp, des informations qui allaient sauver des vies, c'était mal ? Les raisons pour lesquelles les dieux pourraient bien lui en vouloir se bousculaient et tournaient de plus en plus vite dans sa tête, il sentait poindre un monstrueux mal de crâne à cause du manque d'oxygène et de toutes ces pensées trop rapide qui fusaient comme des flèches dans son pauvre cerveau...

    Il commençait à se reprocher vraiment n'importe quoi (avoir cassé un œuf, avoir dormi avec sa maman étant gamin) et à voir des papillons noir voleter lourdement dans son champ de vision quand une tête triangulaire, blanche, coiffée d'une foule de fils gainés de noir et de capteurs en étoiles blanches ou argentées, surgit entre les feuilles du bosquet. Il était juste au dessus du robot, dont les oreilles également triangulaires tournaient de tous côtés.

    Encore quelques secondes à tenir, pas beaucoup. Une petite dizaine. Le robot allait partir, il ne pouvait pas le détecter puisqu'il n'émettait aucun bruit et ne faisait pas assez vibrer l'air autour de lui.

    Mais le corps du robot suivit sa tête fine, il se rapprochait même du bosquet. Lisse, humanoïde, sans défaut, ce corps avait une perfection qui blessait presque l’œil, comme la couleur blanche et éblouissante de la matière dont il était fait, que les humains n'avaient plus vue depuis des années. De nombreuses et petites plaques de différentes formes le composaient, à y regarder de plus près, elles glissaient et s'emboîtaient silencieusement les unes dans les autres de façon presque hypnotique quand il se déplaçait. Les mouvements cessaient quand il s'arrêtait de bouger, sauf à l'endroit de la poitrine où elles se déplaçaient constamment. Des sphères unissaient ses membres longs et fins, lui permettant de les fléchir. En fait, de loin, on l'aurait pris pour un jeune homme pâle et nu tant sa morphologie était proche de celle des humains. Une sorte de lueur d'un rouge sombre et soutenu pulsait même là où se serait trouvé son cœur. Ses grands yeux étaient noirs comme une nuit sans lune et aussi expressifs que des yeux de cadavre. C'est fou comme ça peut être vide et éteint, des yeux de cadavre. Les pupilles blanches ont pourtant toujours l'air de vous reprocher de l'avoir laissé mourir, ou de l'avoir tué. Et elles vous poursuivent, en plus, alors qu'au fond le mec, zut à la fin, il est mort quoi. Il s'en fiche un peu.

    Sa tête blanche se tourna vers le jeune garçon, la mâchoire inférieure se décrocha légèrement du reste du crâne. Mais l'humain n'eut pas le temps de l'observer plus avant, de comprendre sa façon de se déplacer, de se mouvoir ; pour lui tomber dessus et commencer un combat qu'il savait perdu -en fait, ce plan n'eut même pas le temps de germer dans son esprit que sa vue commença à se brouiller sérieusement. Et merde de merde, pensa-t-il -il ne distingua bientôt plus qu'une vague tâche blanche au milieu d'une cacophonie de nuances de verts innombrables en ellipses qui se déplaçaient totalement aléatoirement. Ce fouillis lui fit penser à un treillis -il se demanda vaguement qui avait renversé de la Javel sur ce camouflage d'expédition forestière, en tout cas il allait se faire engueuler parce que cette fichue tache blanche se voyait foutrement bien au milieu de tout ce vert. D'ailleurs le ton en devenait de plus en plus uni...

    Il eut la sensation de tomber de sa branche, de glisser sur le côté comme au ralenti dans un tourbillon de taches noires et vertes, plus une blanche et brillante. En réalité il ne sut jamais réellement s'il était bêtement tombé ou si c'était le robot qui l'avait délogé de son perchoir. Bref, à la longue il avait complètement oublié qu'il devait respirer et il s'était retenu tellement longtemps que son corps avait zappé le réflexe, ce qui le fit logiquement tomber dans les vapes. Ce qui frise à peine le ridicule. Sa dernière pensée avant que l'obscurité envahisse son cerveau fut, à peu de choses près : merde, moi qui devais rapporter à Shijana... quoi déjà ? Elle va pas être contente, j'ai encore oublié.


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